Chapitre Trois : Sur la Pointe des Pieds đжđ
Comment les danseuses ont fini en Ă©quilibre sur le bout de leurs orteils, une dame trĂšs courageuse, et le dĂźner le plus dĂ©goĂ»tant de lâhistoire. đ
Bon. Il faut parler de la dĂ©cision la plus dĂ©jantĂ©e de toute lâhistoire de la danse, et je dis ça en tant que personne qui le fait cinq fois par semaine et qui a les ongles dâorteils â ou, soyons honnĂȘtes, lâABSENCE dâongles dâorteils â pour le prouver. Ă un moment, les danseuses ont regardĂ© la danse normale et se sont dit : et si on faisait tout ça, mais en Ă©quilibre sur le bout de nos orteils ? Et tout le monde a trouvĂ© que câĂ©tait une idĂ©e gĂ©niale. Ce nâĂ©tait pas gĂ©nial. Iconique, peut-ĂȘtre. Mais dĂ©finitivement pas gĂ©nial. đ
Tout ça a dĂ©marrĂ© au dĂ©but des annĂ©es 1800, dans une pĂ©riode que tout le monde appelle lâĂšre romantique â et non, pas romantique genre Saint-Valentin, mĂȘme sâil y a plein dâamours tragiques et impossibles, ne tâinquiĂšte pas. « Romantique » ici veut dire que tout tournait autour des Ă©motions, des rĂȘves, du clair de lune, de la nature, de la magie, et des belles choses tristes. AprĂšs tout ce truc de cour française raide et bien rangĂ©, les gens voulaient soudain que le ballet soit mystĂ©rieux et Ă©motionnel et juste un peu flippant. ENFIN!!!! đ
Et la femme qui a dĂ©fini toute lâĂšre sâappelait Marie Taglioni. En 1832, Ă Paris, elle a dansĂ© dans un ballet appelĂ© La Sylphide â chorĂ©graphiĂ©, adorablement, par son papa, Filippo â oĂč elle jouait une sylphide, ce qui est en gros une crĂ©ature-fĂ©e-esprit magique dont un homme humain normal tombe amoureux (spolier alert, ça ne finit bien pour personne đ ; comme toujours hĂ©hĂ©). Et pour avoir lâair surnaturelle, comme si elle flottait et touchait Ă peine la terre, Marie sâest dressĂ©e tout en haut sur le bout de ses orteils. đ§
Alors, des gens sâĂ©taient dĂ©jĂ dressĂ©s sur les orteils avant elle â je ne vais pas te mentir et prĂ©tendre quâelle a appuyĂ© sur un bouton magique que personne nâavait jamais touchĂ©. Mais Taglioni lâa fait avec tellement de grĂące, tellement de lĂ©gĂšretĂ©, tellement comme un vrai fantĂŽme, quâelle en a fait LA trend. Elle a transformĂ© le travail sur pointe en quelque chose qui voulait dire quelque chose â pas un tour de cirque, mais la façon de montrer une crĂ©ature qui nâest pas tout Ă fait humaine, qui appartient Ă un royaume féérique, Ă©thĂ©ral et mystĂ©rieux. AprĂšs elle, toutes les danseuses sur terre ont voulu le faire. Les pointes Ă©taient lĂ pour rester.
Et lĂ câest le moment oĂč je vais te demander de compatir sincĂšrement avec elle â et, trĂšs honnĂȘtement, avec nous toutes. Tu sais ce quâĂ©taient vraiment ses « pointes » ? Des chaussons de satin. Câest tout. De petits chaussons de satin mous quâelle cousait autour de lâorteil pour les rendre un tout petit peu plus rigides. Pas de coque. Pas de bout dur. Aucun soutien. Elle tenait tout le poids de son corps sur ses orteils nus Ă lâintĂ©rieur dâune chaussette chic. đ§Šđ Les pointes que je porte aujourdâhui ont un bout renforcĂ© et rigide ET je pleure quand mĂȘme parfois quand jâoublie mes embouts. Elle, elle avait une chaussette. UNE CHAUSSETTE. Les femmes Ă©taient dâune autre trempe Ă lâĂ©poque, I fear.
Le look du ballet romantique est une whole vibe, et tu lâas forcĂ©ment dĂ©jĂ vu quelque part : la longue jupe flottante, blanche, en forme de cloche â câest ce quâon appelle le tutu romantique (le petit tutu-crĂȘpe qui sort tout droit comme un plateau vient plus tard, on y arrivera, calme-toi). Des filles pĂąles en blanc, au clair de lune, tragiques et vaporeuses. Les théùtres venaient de commencer Ă utiliser lâĂ©clairage au gaz, alors pour la premiĂšre fois ils pouvaient vraiment baisser les lumiĂšres et rendre tout brumeux, rĂȘveur et hantĂ©. Ambiance halloween maximale. đ»
Lâautre Ă©norme ballet romantique â et celui-lĂ on le joue ENCORE tout le temps, câest un classique absolu â câest Giselle of course. En 1841, Ă Paris toujours, avec une musique dâun homme appelĂ© Adolphe Adam et une magnifique danseuse nommĂ©e Carlotta Grisi dans le rĂŽle principal. RĂ©sumĂ© rapide, parce que câest TELLEMENT dramatique : la douce paysanne Giselle tombe follement amoureuse dâun garçon, dĂ©couvre que câest un noble menteur dĂ©jĂ fiancĂ© Ă quelquâun dâautre, et meurt littĂ©ralement de chagrin Ă la fin de lâActe Un. đ
Puis vient lâActe Deux â et câest pour CA que je lâadore â oĂč Giselle devient lâune des Wilis : une bande de filles-fantĂŽmes qui ont toutes Ă©tĂ© trahies par des hommes de leur vivant et qui hantent dĂ©sormais la forĂȘt la nuit, forçant tout homme quâelles attrapent Ă danser jusquâĂ ce quâil TOMBE RAIDE MORT dâĂ©puisement. Iconique, franchement. Un gang entier de filles-fantĂŽmes vengeresses â honnĂȘtement ? plutĂŽt badass. đ Mais Giselle, mĂȘme en fantĂŽme, aime encore tellement cet idiot dâAlbrecht quâelle le protĂšge et lui sauve la vie. Câest tragique, câest magnifique, ça fait sangloter des adultes. Bombastic side eye Ă Albrecht, par contre. Il ne la mĂ©ritait PAS. Quel loser absolu. đ
Maintenant la partie fun, parce que ce nâest pas QUE fantĂŽmes et chagrin. Les danseuses de cette Ăšre sont devenues des mĂ©gastars absolues â genre fans qui hurlent, cĂ©lĂ©britĂ©, concert des Blackpink. Il y a mĂȘme eu une rivalitĂ© lĂ©gendaire entre lâĂ©lĂ©gante Marie Taglioni et une danseuse plus sensuelle, plus charmeuse, plus espiĂšgle appelĂ©e Fanny Elssler, et les gens choisissaient leur CAMP comme pour une Ă©quipe de foot. Team Taglioni contre Team Elssler. La toute premiĂšre guerre de fandom. đ„
Et ça mâamĂšne Ă peut-ĂȘtre mon histoire prĂ©fĂ©rĂ©e de tout le livre, et je dois ĂȘtre honnĂȘte avec toi : ce nâest peut-ĂȘtre pas complĂštement vrai. Mais câest TELLEMENT croustillant (pun intended) que je dois quand mĂȘme te le raconter. Lâhistoire dit que, quand Taglioni a pris sa retraite, un groupe de ses superfans en Russie Ă©tait si obsĂ©dĂ© par elle quâils ont payĂ© une somme Ă©norme pour une de ses vieilles paires de pointes⊠puis les ont cuisinĂ©es⊠puis les ont MANGĂES. đœïž Ă un dĂźner chic. Avec une sauce. Apparemment prĂ©parĂ©es en fricassĂ©e (une sorte de ragoĂ»t mais plus chic). Ils ont mangĂ© ses CHAUSSURES parce quâils lâaimaient Ă ce point.
Bon. Les historiens pensent que câest probablement une lĂ©gende. Mais le simple fait que ce soit mĂȘme une rumeur que les gens Ă©taient prĂȘts Ă le croire te dit TOUT sur Ă quel point ces danseuses Ă©taient des superstars. Les filles dâaujourdâhui ont des posters. Les danseuses de cette Ă©poque avaient un menu. đ Je tiens Ă prĂ©ciser, pour la postĂ©ritĂ© et pour ma propre sĂ©curitĂ©, que je ne veux pas quâon mange mes chaussures. Les encadrer, peut-ĂȘtre. Les manger, absolument pas.
Donc : lâĂšre romantique a donnĂ© aux danseuses le pouvoir (les pointes), la gloire (mĂ©gastardom) et les Ă©motions (toute cette magnifique tragĂ©die sanglotante). Elle a fait basculer le projecteur fermement sur les femmes â sur leurs orteils, flottant et hantant et brisant les cĆurs. CâĂ©tait un ĂNORME glow-up par rapport Ă la cour française bien rangĂ©e.
Mais le pays qui allait prendre TOUT ça â la pointe, les Ă©motions, les histoires de fantĂŽmes, les grands orchestres â et le transformer en les ballets les plus spectaculaires, les plus Ă©motionnels, les plus Ă©poustouflants que le monde ait jamais vus ? Oh, tu sais exactement qui câest. Tu le sais depuis le chapitre un. Tourne la page et laisse-moi GUSH. đ·đșđ